Nicolas Grimaldi : "Ce que l'on ne sent pas, on ne le comprend pas"
À 78 ans, dans « L’Effervescence du vide », le philosophe Nicolas Grimaldi établit le constat saisissant d’une société dans laquelle il ne se retrouve plus. Entre anticulture et perte de sens, il interroge notre rapport à la vérité.
Pourquoi avez-vous le sentiment d'être "étranger" à notre époque ?
J’étais le contemporain de Sartre, de Gide, de Merleau-Ponty ; aujourd’hui, je ne me reconnais nulle part. J’ai vu disparaître ce que nous prenions pour l’humanité de l’homme : le respect de la langue, le jugement, le goût, jusqu’à l’attente d’un sens. À l’exigence de vérité se sont substitués l’utilité et tout ce qui a une valeur marchande. Aussi inévitables que les séismes géologiques, il y a des séismes culturels.
La philosophie peut-elle jouer un rôle contre cela ?
La philosophie porte en elle cette quête du vrai. Elle permet d’éveiller les esprits à leurs propres attentes et tente d’y apporter des réponses. C’est ce que je me suis toujours efforcé de faire, en rendant la pensée aussi contagieuse qu’une émotion : ce que l’on ne sent pas, on ne le comprend pas. L’émotion, la beauté nous font sentir la profondeur de l’esprit. La vérité est magnifique, il faut la servir en la rendant charnelle.
Comment est-ce possible ?
Bien que ce rapport à la vérité soit une quête solitaire, il n’empêche que l’on ne peut jouir de ce que l’on ne peut partager. Ainsi, la vie est comme un rayonnement qui se transmet, se propage. Elle continue toujours, se renouvelle, se métamorphose à travers les individus sans jamais finir. On ne la reçoit que pour la donner.
Quand je lis cette courte interview par Elsa Godart, je me dis que ce qu’exprime Nicolas GRIMALDI est tout à fait ce que je ressens dans mon activité professionnelle.
À l’exigence de vérité se sont substitués l’utilité et tout ce qui a une valeur marchande. C’en est de même au niveau du bien être. Quand j’ai débuté ma carrière, il y avait un respect mutuel entre la patientèle et le professionnel, On exigeait du soignant un savoir faire (et un diplôme !) qui l’amènerait à nous soulager ou nous mettre au mieux dans notre forme alors que maintenant on lui demande un résultat garanti (chose impossible quand on a à faire au corps et à la santé) en dépensant le moins d’argent et dans un temps le plus court possibles. Et dans le domaine du bien être et de la santé, il n’est pas réalisable sauf, par un rapide colmatage, d’alléger durablement la douleur ou le mal être sans s’occuper au préalable des raisons profondes de ce mal être. D’un autre coté, on a vu se multiplier les centres de remise en forme qui ne s’appellent même plus gymnase ou centre sportif puisqu’il faudrait un diplôme aux moniteurs, les formations dans lesquelles on ne demande même pas aux enseignants la moindre preuve de diplôme ou de qualification*, les techniques aux noms exotiques qui font rêver et tout cela sans le moindre respect pour les futurs clients : on ne fait plus du bien être, on fait du marketing.
Ce que l’on ne sent pas, on ne le comprend pas. L’émotion, la beauté nous font sentir la profondeur de l’esprit. La vérité est magnifique, il faut la servir en la rendant charnelle : trop souvent, les échanges entre soignant et soigné ont disparus. On en arrive à mettre une personne sur un appareil sans même plus aucun contact humain. Depuis que je travaille, j’ai toujours privilégié les soins personnalisés. Les personnes qui viennent à nous ne le font pas que pour « recevoir » mais aussi pour « échanger ». Elles ont un fardeau à décharger. Le mal être n’est jamais que physique et le soin est un échange permanent. Cet échange ne peut pas exister entre un homme et une machine. Il y a des années, je parlais déjà de massage-message. L’émotion passe par ce chemin. Le massé transmet un message auquel répond le masseur et réciproquement. Et le geste du soignant doit être beau. Un geste brusque, tendu, mécanique, n’est pas beau et sera toujours ressenti par la personne sur qui se geste est pratiqué comme une violence. Les tensions corporelles sont l’écho physique du mal être psychique: le bien être est le résultat de la détente.
On ne peut jouir de ce que l’on ne peut partager. Ainsi, la vie est comme un rayonnement qui se transmet, se propage. Cette phrase correspond parfaitement à ma conception des soins du corps (massage, gymnastique, soins de beauté…) et c’est dans ce cas c’est la main du soignant qui est comme un rayonnement pour reprendre l’expression de Nicolas Grimaldi. Et je peux vous assurer qu’au fur et à mesure du soin que l’on donne, si la personne se détend, se sent mieux, le soignant ressent lui aussi le mieux être, la détente, le relâchement. Et je confirme qu’on ne reçoit que pour donner.
Je dois être, comme Nicolas Grimaldi, d’une autre époque. Mais je reste optimiste et je suis persuadé que ces valeurs reviendront quand on aura constaté que la façon de faire actuelle, égoïste, individualiste, sans le moindre respect de l’autre (et même de soi !), n’apportera qu’un leurre de bonheur, que le subit ne supplantera jamais l’échange et que l’avoir n’est rien par rapport à l’être.
*Quand je me suis déclaré comme enseignant à la préfecture, j’y suis allé avec tous mes diplômes. On ne m’a demandé qu’un extrait de casier judiciaire vierge. Je peux donc enseigner la physique nucléaire ou la philosophie platonicienne, mon casier judiciaire est vierge !
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